LA MORT EN VENTE À PETITES DOSES À 125F PARTOUT AU BÉNIN
Enquête sur le bromate de potassium, ce cancer silencieux qui circule chaque matin à travers les boulangeries du Bénin
Le jour se lève sur Cotonou avec l’odeur rassurante de la mie chaude. Dans chaque quartier, à chaque carrefour, des hommes et des femmes enfourchent leurs motos, des paniers brinquebalants sur le porte-bagage, pour livrer à domicile cette marchandise blanche et moelleuse sans laquelle aucune table béninoise ne semble pouvoir commencer la journée. Le pain est ici bien plus qu’un aliment, c’est un rituel national, un socle de l’alimentation populaire que l’on retrouve dans les cours d’école, les bureaux administratifs, les étals de marché et les cafétérias les plus modestes. Rare est le foyer, de Porto-Novo à Parakou, qui ne consomme pas au moins une fois par semaine cette baguette ou cette miche vendue 125 francs CFA, un prix figé depuis 2008 par un arrêté ministériel qui a fait date.
Mais derrière cette façade de normalité quotidienne, une autre réalité s’insinue, sournoise et invisible. Dans l’ombre des ateliers de production, loin des regards des consommateurs pressés, certains boulangers continuent de trafiquer la pâte avec une substance que le monde entier a fini par bannir. Le bromate de potassium, un additif chimique aux vertus technologiques indéniables (meilleure levée, mie plus régulière, volume impressionnant) est également classé cancérogène pour l’homme par le Centre international de recherche sur le cancer. Interdit dans l’Union européenne, au Canada, au Nigeria et dans une dizaine d’autres pays, il continue pourtant de franchir allègrement les portes des boulangeries béninoises, transformant chaque bouchée de pain en un pari sur la santé publique.
L’étau économique qui forge le poison
Pour comprendre la persistance de ce danger, il faut pénétrer dans ces ateliers où la chaleur du four voisine avec des conditions sanitaires souvent précaires. Lors des descentes de contrôle menées par les équipes du ministère de l’Industrie et du Commerce, l’inspecteur découvre bien autre chose qu’une simple infraction à la réglementation sur les additifs. Les sols sont souvent noirs de crasse, les pétrins mal entretenus, les espaces de travail envahis par les mouches qui butinent indifféremment sur les pains refroidissant à l’air libre. Dans certains recoins, la farine de blé, principal intrant de la filière, repose à quelques centimètres d’ordures diverses, tandis que les toilettes des artisans dégagent une puanteur qui ne présage rien de bon pour l’hygiène alimentaire. Le personnel, mal formé et peu encadré, circule sans gants ni charlotte, portant sur les mains et les vêtements toute la contamination du quotidien.
Ce tableau, loin d’être une exception, dessine le portrait d’une filière où la rentabilité prime souvent sur la rigueur sanitaire. La tentation du bromate de potassium s’inscrit précisément dans cette logique de survie économique. Depuis la fixation du prix du pain standard à 125 FCFA en septembre 2008, les boulangers évoluent dans un étau qui se resserre chaque année un peu plus. La farine de blé, massivement importée, subit les contrecoups des tensions géopolitiques mondiales, notamment la guerre qui déchire depuis plusieurs années l’Ukraine et la Russie, deux géants du commerce céréalier.
À cette flambée des cours du blé s’ajoutent la hausse vertigineuse du carburant, l’augmentation du coût de l’électricité, le prix des emballages et des frais de transport qui grignotent inexorablement les marges. Dans ce contexte, le bromate apparaît comme une solution technique détournée. En stabilisant la pâte et en gonflant démesurément le volume du pain, il permet de vendre une apparence de générosité là où la rentabilité s’amenuise. Quelques grammes de poudre blanche suffisent à donner l’illusion d’un meilleur rapport qualité-prix, et c’est cette illusion que le consommateur achète, insouciant, chaque matin.
Un responsable professionnel de la filière, rencontré dans le cadre de cette enquête, résume avec une candeur désespérante la tragédie du secteur : « Beaucoup savent que le produit est interdit, mais certains estiment qu’ils ne peuvent pas rester compétitifs sans lui ». Cette confession, lourde de sens, révèle l’impasse dans laquelle se trouvent des milliers de petits producteurs, coincés entre un prix administratif figé depuis près de deux décennies et une inflation galopante des charges. Ils choisissent le risque chimique plutôt que la faillite économique. Le bromate devient ainsi le symptôme d’une filière abandonnée à elle-même, où l’absence de politique de soutien crée les conditions d’une dérive sanitaire systémique.
Pourtant, le danger ne s’arrête pas aux portes de la boulangerie. Une fois sorti du four, le pain entame un périple qui achève de compromettre son intégrité sanitaire. Transporté sur des motocyclettes dans des paniers ouverts, parfois recouverts de haillons dont la propreté laisse fortement à désirer, il traverse les rues poussiéreuses de Cotonou, aspire les gaz d’échappement des embouteillages, subit les manipulations répétées des livreurs et des revendeurs. De la fournée matinale au moment de la vente, les garanties microbiologiques s’érodent à chaque étape, transformant ce qui aurait dû être un produit sain en un vecteur de contamination multiple.
Le consommateur final, l’enfant qui emporte sa miche à l’école ou le fonctionnaire qui la déguste à la pause, ignore tout de ce parcours de souillure.
Cette ignorance n’est pas un apaisement. Dans les quartiers populaires d’Abomey-Calavi, de Porto-Novo ou de Parakou, une inquiétude sourde commence à traverser les conversations. « On en mange tous les jours, mais on ne sait pas ce qu’il y a dedans », confie une mère de famille rencontrée devant une boulangerie de la zone côtière, sa miche encore chaude enveloppée dans un journal.
Cette angoisse est d’autant plus légitime que le pain est l’aliment de base des plus vulnérables. Les enfants en bas âge, dont l’organisme est particulièrement exposé aux substances chimiques, et les populations à faible revenu, qui en font leur repas principal faute de pouvoir accéder à une alimentation plus diversifiée. Le bromate de potassium, suspecté à forte exposition ou sur le long terme d’aggraver les lésions rénales et de favoriser certaines pathologies graves, s’attaque précisément à ceux qui n’ont pas les moyens de se défendre.
Réforme annoncée, confiance à reconstruire
Face à cette dérive, l’État béninois n’est pas resté totalement inerte. Des opérations de contrôle inopinées ont été menées à plusieurs reprises par les services du ministère de l’Industrie et du Commerce, aboutissant à des fermetures temporaires d’établissements, à des saisies de produits et à des séances de sensibilisation forcée à l’intention des professionnels. Ces actions, salutaires mais ponctuelles, n’ont cependant pas suffi à enrayer une pratique ancrée dans les habitudes de production. La sanction administrative, lorsqu’elle n’est pas accompagnée d’un accompagnement structurel, demeure une goutte d’eau dans un océan d’informalité et de précarité.
C’est précisément ce constat qui semble avoir conduit le gouvernement à annoncer, en 2025, une réforme globale du secteur de la boulangerie. L’ambition affichée est de moderniser la réglementation, de renforcer de manière pérenne les contrôles, d’améliorer les conditions de production et, surtout, de doter les services techniques d’équipements permettant de détecter systématiquement les substances prohibées. Si elle se concrétise avec rigueur et si elle s’accompagne d’un dialogue soutenu avec les acteurs de la filière, cette initiative pourrait marquer un tournant. Mais les promesses gouvernementales, aussi louables soient-elles, butent toujours sur l’épreuve du temps et de l’application sur le terrain.
Au-delà des arrêtés et des réformes, c’est une question de confiance qui est ici en jeu. Le pain, par sa banalité même, incarne le contrat tacite entre l’État et ses citoyens, celui de la sécurité alimentaire au quotidien. Lorsque ce contrat est rompu par la présence d’un cancérogène interdit, par des ateliers insalubres et par une chaîne de distribution abandonnée à la promiscuité, c’est toute la notion de protection publique qui s’effrite. Le bromate de potassium n’est pas qu’un poison chimique, il est le révélateur d’une filière laissée en déshérence, d’un prix politique figé qui crée des monstres sanitaires, et d’un consommateur réduit au silence par l’absence d’alternative.
Chaque matin, des millions de Béninois posent sur leur table cette miche blanche, symbole d’une nourriture accessible et conviviale. Tant que la poudre prohibée continuera de s’y mêler, tant que les boulangers seront contraints de choisir entre la légalité et la survie, tant que les contrôles demeureront des opérations de façade, cette confiance ne pourra pas véritablement se reconstruire. Le véritable enjeu ne porte pas seulement sur la composition du pain, il interroge la capacité d’un pays à protéger son aliment le plus humble, et par là, à préserver la santé de ceux qui en font leur premier repas de la journée.
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