Lancé en pleine accélération du bras de fer avec Ousmane Sonko, le nouveau parti du président sénégalais peine à masquer une dérive personnaliste qui tranche avec les promesses de rupture. À trois mois des Jeux olympiques de la jeunesse, le pays risque de présenter au monde un visage de division.

Samedi 25 juillet, dans la grande salle de l’hôtel King Fahd Palace du quartier des Almadies, Bassirou Diomaye Faye a franchi le Rubicon. Devant une foule en délire qui débordait jusqu’au parvis, le président de la République a dévoilé le nom de sa nouvelle formation politique baptisé « Kiiraay, Les Patriotes Républicains ». En wolof, kiiraay signifie « protection » ou « bouclier ». L’emblème, un parapluie, devait incarner un abri collectif. Il suffit d’écouter les discours pour constater que le toit commence déjà à suinter.

Une rupture actée, un héritage nié

Ce lancement consacre la rupture définitive avec Ousmane Sonko, l’ancien mentor de Diomaye Faye, limogé de la primature le 22 mai dernier après des mois de tensions sur la gestion de la dette publique et l’orientation politique du pays. Pourtant, c’est bien le parti panafricaniste Pastef de Sonko qui avait porté Diomaye Faye à la magistrature suprême en 2024, après que son leader naturel eut été écarté de la course présidentielle par une condamnation pour diffamation. Depuis, la donne a changé : Sonko a rebondi en se faisant élire président de l’Assemblée nationale, où le Pastef conserve une majorité écrasante de 130 députés sur 165. La création de Kiiraay loin donc d’être une simple formalité administrative. C’est une déclaration de guerre politique.

Pourtant, ce qui devait être un acte fondateur s’est mué, aux yeux de nombreux observateurs, en exercice de personnification. Sur la dizaine de personnalités politiques et de ministres montés à la tribune, la quasi-totalité a évoqué « le parti de Diomaye ». Jamais « notre parti », « notre mouvement » ou « notre idéal ». Le chef de l’État, de son côté, a martelé le pronom « je » dans son allocution, peinant à opérer le glissement vers le « nous » collectif attendu d’un fondateur.

L’ironie politique lourde de sens c’est précisément la « personnification » du Pastef par Ousmane Sonko que Diomaye Faye dénonçait encore en mai dernier. Aujourd’hui, il reproduit à son tour ce schéma qu’il fustigeait chez son rival. Les analystes sénégalais ne s’y trompent pas. Selon eux, ces ralliements opportunistes, qui crient aujourd’hui « le parti de Diomaye », seront les premiers à lui tourner le dos au premier revers électoral.

Et revers il y aura, probablement. Car si Diomaye Faye a proclamé que « Kiiraay est le parti majoritaire dans ce pays », la réalité parlementaire est tout autre. C’est le Pastef de Sonko qui détient la majorité absolue à l’Assemblée nationale. Une réalité que certains orateurs de la tribune n’ont pas manqué de rappeler, allant jusqu’à exhorter le président à dissoudre l’Assemblée nationale pour provoquer de nouvelles élections législatives. Une option constitutionnellement possible, mais politiquement risquée.

Un parapluie sans idéologie ?

Le parti affiche pourtant des valeurs affichées solides qui sont « la république, l’éthique, la transparence, la fraternité et le travail ». Mais sur le fond, peu de Sénégalais parviennent à définir la ligne idéologique qui distingue Kiiraay du Pastef. La rupture semble davantage personnelle, nourrissant le conflit entre deux hommes pour le contrôle de l’appareil d’État que programmatique. Et à l’extérieur, sous une chaleur torride, les partisans brandissaient des pancartes « Vive Diomaye ». Un slogan qui en dit long sur le mouvement qui reste un véhicule pour les uns plutôt qu’un porteur d’idées.

Le calendrier politique sénégalais ne laisse guère de répit. Les prochaines échéances électorales sont prévues pour 2027 (élections locales), avant la présidentielle de 2029. Entre-temps, le nouveau parti tiendra un congrès fondateur après la saison des pluies. L’occasion, peut-être, de donner un contenu idéologique à ce parapluie qui, pour l’heure, protège surtout les ambitions d’un seul homme.

CENTRAL CHRONIQUE

Loading

Partager

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *