Récemment, Lazare Sèhouéto et Victor Tôpanou ont remué la ruche. Et il est fort à parier que celui des deux hommes qui aurait oublié de mettre sa combinaison doit avoir le cerveau plus gros que la tête en ce moment. Plus sérieusement, ces deux hommes viennent de poser un regard particulièrement sévère sur le Bénin. Commençons par Lazare Sèhouéto : « Si quelqu’un vous dit travaillons pour le développement, ne nous occupons pas de la politique, il fait de la politique. Il veut qu’on ne voit pas les enjeux de son action, qu’on se rende pas compte des intérêts qu’il sert, qu’on se taise et qu’on ferme les yeux pour qu’il fasse des richesses nationales, de l’organisation de la société, ce qu’il veut. »

Sur le fond, difficile de lui donner entièrement tort. Six ans de silence, c’est un énorme risque. Sèhouéto remet ensuite une autre couche, et cette fois, il va chercher la Chine, modèle préféré de Patrice Talon : « Si ce n’était que de la répression et qu’il n’y a aucune concurrence interne, aucune réflexion alternative, la Chine ne serait pas au même niveau du point de vue du développement de la science que les autres pays. Est-ce qu’il est possible en science d’avoir des résultats sans discussion ? Que c’est la voix du maître, que c’est ce que le maître dit, c’est ça qu’on fait, et ça ne se trompe jamais ? » Là encore, de façon irréfragable, ça suit une logique.

Victor Tôpanou, lui, n’a pas choisi les gants : « En Afrique de l’Ouest, pendant longtemps on a considéré qu’il y avait trois modèles : le Mali, le Bénin et le Sénégal. Le Mali malheureusement a sombré, c’est désormais une dictature assumée. Le Bénin, avec ses derniers virages, fait l’objet de toutes les critiques et à raison. Il y a probablement le Sénégal aujourd’hui qui est seul. ». Plus besoin de métaphore, le système Talon est ouvertement épinglé. Sur ce point, chacun peut avoir son appréciation. Mais il faut tout de même se méfier des podiums démocratiques improvisés. Car le Sénégal, présenté ici comme le dernier modèle debout, n’en est pas un. Sous Macky Sall, les manifestations ont fait des morts, la question de l’État de droit et de l’éligibilité d’Ousmane Sonko a profondément secoué le pays. Patrice Talon lui-même avait critiqué devant la presse béninoise les dérives de Sall.

Mais Tôpanou ne s’arrête pas là. Il prend ensuite un autre virage, celui de la durée des mandats. Et là, il frappe là où ça fait réfléchir : « Chez nous les francophones, nous avons commencé par dire qu’il faut cinq ans. Après on a dit cinq ans c’est pas suffisant pour les réformes structurelles, il faut passer à sept ans. Bientôt, pour les mêmes raisons, on va passer à neuf ans. Et probablement on ira s’arrêter à onze ans. Et c’est ça qui fait l’objet de mon désespoir, je dirai quasiment en fin de carrière. ».

C’est évidemment une formule provocatrice. Puis Sèhouéto revient à la fin avec une phrase suffisamment profonde : « A un moment où à un autre, il y a des rêves qu’on peut nourrir il y a trente ans. On s’est battu de toutes ses forces. Et naturellement on est triste de constater que trente ans après, il faut recommencer les mêmes choses. Hélas » Trente ans d’espoirs, et au bout du chemin, on a l’impression de retrouver les mêmes barricades. On comprend donc la déception, mais si on considère quand même qu’ils dénoncent le tort qu’ils ont contribué à tisser, alors voici les deux grandes problématiques que ces deux hommes nous obligent à poser.

1 : Quand est-ce qu’on sait qui parle entre l’intellectuel scientifique et le politicien ? Parce qu’il existe une frontière, parfois très mince, entre celui qui parle parce qu’il croit profondément à une idée et celui qui parle parce que les circonstances politiques ont changé. Alors, comment distinguer les deux ?

2 : Si leur chapelle qu’ils ont tous les deux défendue implicitement hier avait gagné à la fois la bataille et la guerre, si ceux qu’ils ont défendus dans l’ombre hier avaient finalement conquis le pouvoir, auraient-ils réellement gouverné selon les principes qu’ils défendent aujourd’hui ?

En attendant les réponses, chacun devrait accepter que son passé soit placé à côté de son présent, car le peuple commence à en avoir assez. Assez qu’on renoue chaque fois le tort, et comme un bourrelet, on le pose sur la tête de celui qui sait arrondir les bords.

C’était votre chronique CONTRE-JOUR, merci pour l’attention et à lundi, si Dieu nous prête vie.

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