Plusieurs dizaines de millions de francs CFA versés pour un ministère imaginaire. Le récent dossier qui ébranle l’opinion publique béninoise offre matière à méditation bien au-delà du seul scandale judiciaire. Un citoyen béninois, pourtant doté d’un métier rentable, n’a point mesuré la richesse qu’il détenait déjà entre ses mains. Il aurait pu vivre mieux que maints hommes en cravate s’il s’était concentré sur son art et avait persévéré. Il a confondu l’éclat passager d’un costume avec la pérennité d’une existence. Car si tout nous abandonne un jour, seule demeure l’ardeur du travail bien fait, cette compétence que nul ne peut nous ravir. On pense au témoignage que le patriarche Bruno Amoussou livrait sur le parcours de feu Séfou Fagbohoun, ce combattant qui n’avait besoin d’aucun costume pour laisser une trace.
La nomination n’est point un métier, elle n’est même pas un tremplin. Elle tient peut-être du couloir de loterie où l’on gagne soit l’on perd selon des lois obscures. Machiavel le pressentait déjà lorsqu’il écrivait que dans les cours des princes, la fortune prime souvent sur le mérite. Or que gagne-t-on réellement à pareille loterie ? Les ministres d’aujourd’hui sont dépouillés de leur substance, les agences étatiques absorbent l’essentiel du pouvoir réel, les nominations se font par imposition et le diplôme exigé pour un niveau donné suffit parfois à masquer l’absence de toute compétence véritable. On exige des titres alors qu’on devrait demander des capacités. Le système anglophone, lui, pose la question juste. Non pas « quel parchemin possèdes-tu », mais « que sais-tu accomplir ». C’est là tout le sens de la sagesse africaine qui veut que l’on juge l’arbre à ses fruits et non à son écorce. Frantz Fanon, dans Les Damnés de la terre, dénonçait déjà cette bourgeoisie de parade, plus soucieuse de l’apparence que de l’essence. Nous en voyons aujourd’hui les effets pervers.
Mais revenons à l’essentiel. La nomination obéit avant tout à une hiérarchie secrète, et la CONFIANCE vient en tête. Sans parrain, sans relation de confiance avec celui qui détient le pouvoir de nommer, les millions dépensés ne servent qu’à enrichir des ESCROCS. Dans certains pays d’Afrique de l’Ouest, certes, les militants versent des sommes importantes à leur chef de parti politique pour figurer en tête de liste afin de devenir maires, députés ou ministres. Mais là encore, une nuance s’impose. Ils appartiennent déjà au même cercle politique, ils partagent déjà une communauté de destin. Et même au sein de ce cercle, d’autres conventicules opèrent. Il existe des sectes invisibles liées par des pactes tacites qui privilégient d’abord les leurs. Ainsi, même doté d’une fortune colossale, le profane demeure étranger au banquet. Car l’Afrique, dans sa sagesse ancestrale, repose sur des solidarités de proximité, sur des liens de sang et de cœur que nulle transaction ne peut forger.
Pour une nomination, la confiance et la chance forment le premier palier, bien avant les finances et la compétence. Celui qui cumule les deux premières peut fort bien s’entourer ensuite de techniciens capables. C’est là peut-être le plus amer, mais une nomination n’est qu’un bail temporel. Les ministres qui siègent depuis bientôt dix-sept ans finiront par descendre, et derrière eux ne restera que le silence de ce qu’ils n’ont pas su bâtir. Personne ne se souviendra de ce qu’ils ont fait avec le salaire politique auquel ils se sont accrochés pendant près de deux décennies. Montesquieu ne disait-il pas que le despotisme corrompt non seulement celui qui le subit, mais celui qui l’exerce ? Voilà pourquoi nous, jeunes, qui sommes pressés d’enfiler le costume depuis l’avènement du président Wadagni, méconnaissons la réalité nouvelle. Le palais n’est plus ce qu’il était sous l’ère Yayi Boni. Tout s’est centralisé, verrouillé, et même appauvri. Les fastes d’antan ont cédé la place à l’austérité. Par exemple le communicant de la présidence n’est plus arrosé de billets de banque, et le cadreur ne bâtit plus de belle demeure en six mois. Le temps des mirages est révolu, et l’illusion ne paie plus.
Alors arrêtons de faire comme ce citoyen béninois. Arrêtons surtout de clouer le nom de Wadagni devant le concombre éternellement tendu de « tolègba », car comme le disent les Porto-Noviens, « anan djè agbagba ». C’est peine perdue puisque l’âme de Wadagni est protégée désormais par la République, et toute tentative de lui lancer des sorts serait une vaine pratique. Ressaisissons-nous donc et mettons-nous au travail. Ce que nous avons appris à faire, faisons-le bien, au point que d’ici sept ans, même si nous n’avons pas le même niveau d’aisance que ceux qui sont nommés, nous soyons certains d’avoir bâti nous-mêmes notre renommée.
C’était votre chronique CONTRE-JOUR, merci pour l’attention et à lundi, si Dieu nous prête vie
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