Il fut un temps où l’enfance ressemblait à un royaume secret. On traquait des papillons dans la brousse, non pas pour les étudier, mais juste pour admirer leurs couleurs, puis les enfermer comme si on avait capturé un morceau de ciel indiscret.
Il fut un temps où, après 19 h, quand nos parents nous envoyaient à la cuisine chercher un ustensile, cela nous paraissait comme une mission impossible, car notre propre ombre, agrandie sur le mur, pouvait nous faire tressaillir.
Il fut un temps où la lanterne régnait, et son globe en verre était sacré. Il fallait le nettoyer avec une prudence divine, car si ce globe glissait de nos mains et se brisait, la lumière s’éteignait, et souvent, nos parents allumaient le fouet.
Il fut un temps où l’on marchait sur la pointe des pieds pour subtiliser ceci ou cela, sans faire siffler les gonds ; notamment deux bâtons de galette, les briser et distribuer les morceaux dans les poches du kaki, juste pour que le chemin de l’école soit moins long.
Il fut un temps où perdre ses sandales à l’école à cause du ballon pouvait nous faire hésiter entre franchir le portail de la maison ou faire évasion.
Il fut un temps où réciter ses leçons le matin, y compris les tables de multiplication, était la gymnastique obligatoire du cerveau pour avoir droit à l’argent d’une ration.
Il fut un temps où l’on a dû promouvoir à l’école des jeux comme « STATUE » ou « PARTAGE », pour s’assurer un bout du pain ou du plat de notre camarade afin de calmer un bourdonnement intérieur sauvage.
Il fut un temps où l’on priait vraiment pour que l’instituteur ne dise jamais : « Dis à tes parents de venir demain. » Cette phrase pouvait nous escamoter tout ce qu’on avait de serein.
Il fut un temps où l’on triplait le kaki et les caleçons pour encaisser la flagellation d’une courroie de transmission Peugeot BB, détournée en redoutable instrument de punition des enjambés.
Il fut un temps où 25 francs étaient une petite fortune qui suffisait à goûter à tout ce que l’école pouvait offrir de gourmand, même ces petites glaces colorées sur bâton qui, à la morsure, se brisaient doucement.
Il fut un temps où vendre de l’eau ou de la glace au marché chaque week-end était une étape impérative et téméraire, pour ne pas tomber sous le coup d’une punition sévère.
Il fut un temps où faire, en tant que manœuvre, le tour des chantiers du Bénin était une école parallèle pour le collégien.
Il fut un temps où, au secondaire, on découvrait qu’on pouvait, en solitaire, oser écrire une « lettre d’amour » à cette camarade qui avait enchanté notre attention par son sourire, sa voix, son intelligence, voire sa bravoure.
Et la liste n’est pas exhaustive.
Quand on regarde tous ces trajets aujourd’hui, on réalise que cette enfance à la fois rude et chaleureuse, marquée par l’innocence qui se heurtait à l’éducation, était une forge. Nos parents avaient les moyens de nous faciliter la vie, mais ils avaient surtout la vision de nous préparer à toutes les conditions d’ici.
Alors, la lucidité nous rend enfin la mémoire, et on sait désormais que nous étions heureux sans le savoir. Parce que tout cela a fait de nous des êtres capables non seulement de tenir debout en toutes circonstances, mais surtout d’être beaucoup moins enclins à la dérive, qui est plutôt devenue un vilain luxe que tous les gamins veulent s’offrir comme s’ils étaient tous en transe.
Et au bout du compte, on se rend à l’évidence qu’il y avait une autre Force. Notre Créateur n’était pas loin. Invisible mais très proche. Jubilant en sa grâce, il nous a guidés jusque-là et continuera encore son œuvre jusqu’à l’heure du bilan. Prenons ce moment pour dire merci à nos parents et surtout merci à Dieu Tout-Puissant qui nous a permis de voir ce nouveau jour. Et comment ne pas dire joyeux anniversaire à toutes les personnes, tous les projets ou toutes les unions qui soufflent une bougie de plus. Heureux ménage à ceux qui convolent en justes noces.
Chacun dans sa joie ou dans sa tristesse, faisons de ce nouveau jour un nouveau départ.
À Dieu toute la Gloire. Amen.
Aristide KANOUSSOU
![]()

