Une crise environnementale majeure se profile le long des littoraux africains. Une étude scientifique récente menée par le département d’océanographie de l’Université du Cap (UCT) révèle que les côtes du continent sont confrontées à une élévation du niveau de la mer accélérée et sans précédent, mettant en péril non seulement les infrastructures, mais aussi la vie de millions d’habitants, les économies locales et les écosystèmes marins.
Ce constat, fondé sur plus de 30 ans de données satellitaires (1993‑2024), jette une lumière crue sur la manière dont les changements climatiques globaux et les phénomènes climatiques extrêmes convergent désormais pour redéfinir la réalité côtière africaine. Cette étude, publiée dans la revue Communications Earth & Environment, ne se contente pas d’alerter : elle dépeint une trajectoire qui, si elle n’est pas inversée, menace de transformer durablement le littoral africain.
Un constat alarmant : des chiffres qui parlent d’eux-mêmes
Entre 1993 et 2024, le niveau de la mer le long des côtes africaines a augmenté de 11,26 centimètres, un chiffre qui dépasse la moyenne mondiale. Plus frappant encore, cette élévation ne s’est pas faite à un rythme linéaire : à partir de 2009, le rythme annuel est passé d’environ 2,72 mm à près de 4,70 mm, soit une accélération de plus de 70 %.
L’élément déclencheur de cette récente flambée ? L’épisode El Niño de 2023‑2024, que les scientifiques décrivent comme le plus puissant jamais observé dans la région. En neutralisant les tendances à long terme pour isoler l’impact direct de ce phénomène, l’étude révèle que l’anomalie du niveau de la mer atteignait 27 mm au‑dessus de la normale, surpassant celle de l’épisode record de 1997‑1998.
Les causes de cette montée des eaux sont multiples, mais un mécanisme se détache : la dilatation thermique. La chaleur accumulée dans les couches supérieures de l’océan provoque son expansion physique et représente plus de 70 % de l’augmentation observée. Les vents qui, normalement, remontent les eaux plus froides et riches en nutriments vers la surface ont faibli, créant une couche supérieure d’eau plus chaude qui piège encore davantage de chaleur. Ce phénomène a des conséquences en cascade.
Les implications humaines de ces données scientifiques sont profondes. Les villes littorales d’Afrique subsaharienne, déjà en proie à des défis socio‑économiques importants, se retrouvent aujourd’hui en première ligne face à une menace climatique grandissante.
À Lagos (Nigeria), métropole tentaculaire et centre économique majeur, les quartiers situés en bordure de lagunes et d’estuaires font face à des inondations de plus en plus fréquentes. Les infrastructures routières, les habitations informelles et les zones commerciales vulnérables s’en trouvent directement impactées, avec des conséquences déjà visibles sur les conditions de vie des populations à faible revenu.
À Douala (Cameroun), principale ville portuaire du pays, les risques sont doubles : économiques et sociaux. La montée des eaux menace non seulement les quartiers riverains, mais aussi un pôle industriel et logistique vital pour l’économie nationale. Les industries, les ports et les installations portuaires se retrouvent désormais exposés à des phénomènes d’érosion et d’affaissement des sols qui compromettent leur fonctionnement quotidien.
Accra (Ghana) et Dar es Salaam (Tanzanie), de leur côté, voient leurs infrastructures urbaines sous pression constante. Inondations récurrentes, affaissement des rues et risques accrus pour les systèmes d’assainissement sont désormais la norme dans plusieurs zones littorales.
Pour ces villes africaines en pleine croissance démographique, la montée des eaux n’est pas une menace lointaine : elle est déjà une réalité qui dicte de nouvelles contraintes en matière d’urbanisme, de santé publique et de planification économique.
Si les grandes métropoles africaines sont confrontées à ces défis, les petits États insulaires en développement comme les Seychelles et les Comores se trouvent dans une situation encore plus critique. Dans ces pays, chaque millimètre de montée des eaux compte : il menace les sources d’eau douce, les zones agricoles limitées, les écosystèmes coralliens et l’habitabilité même des îles.
Ces îles, fortement dépendantes du tourisme et des ressources marines, voient leurs économies directement frappées par les changements climatiques. La perte de plages, la salinisation des nappes phréatiques et l’érosion accélérée des côtes ne sont plus des projections hypothétiques : elles sont en train de redessiner la géographie humaine et économique de ces nations.
Au‑delà des zones urbaines, l’élévation du niveau de la mer a des répercussions écologiques profondes. La diminution des remontées d’eau froide et riche en nutriments perturbe les cycles biologiques marins. Les pêcheurs artisanaux, qui dépendent d’écosystèmes marins sains pour survivre, voient leurs captures diminuer et la biodiversité se fragiliser.
Cette pression accrue sur les pêcheries met en péril la sécurité alimentaire de millions de personnes, en particulier dans les zones côtières d’Afrique de l’Ouest, où les produits de la mer constituent une part fondamentale de l’alimentation quotidienne. L’industrie de la pêche, déjà soumise à des défis économiques et réglementaires, doit désormais faire face à un environnement naturel en profonde mutation.
Un appel à l’action : science, politiques et résilience
Face à ces menaces, les chercheurs impliqués dans l’étude ne se contentent pas d’alerter : ils formulent des recommandations claires. Parmi les principales actions proposées :
Renforcer les réseaux de surveillance océanique pour obtenir des données en temps réel et mieux anticiper les évolutions climatiques.
Améliorer les systèmes d’alerte précoce, en intégrant non seulement les données scientifiques, mais aussi les connaissances autochtones des communautés côtières.
Élaborer des stratégies régionales d’adaptation, coordonnant les politiques entre nations voisines pour maximiser les ressources et les impacts.
Selon les experts, ces mesures ne sont pas seulement urgentes : elles sont indispensables pour protéger les populations les plus vulnérables et préserver les infrastructures critiques du continent.
Cette étude fait des côtes africaines un véritable « indicateur avancé » des risques climatiques mondiaux, où les effets cumulés du réchauffement climatique, des phénomènes extrêmes et de l’activité humaine se manifestent plus rapidement et avec une intensité accrue.
« Connaître ces données n’est qu’un premier pas », rappelle le Dr Franck Ghomsi, chercheur principal de l’étude. « Nous devons aujourd’hui transformer cette connaissance en politiques concrètes, en infrastructures résilientes et en actions coordonnées pour protéger nos communautés et nos écosystèmes. »
L’Afrique, avec ses grands centres urbains côtiers et ses petits États insulaires, se trouve à la croisée des chemins. La montée des eaux, longtemps perçue comme un problème lointain ou futur, frappe désormais aux portes des citadins, des pêcheurs, des décideurs et des familles qui vivent du littoral.
La communauté scientifique africaine, représentée par des institutions comme l’Université du Cap, appelle à une prise de conscience collective : la réponse à cette crise exigera une action coordonnée, inclusive et ambitieuse, capable de transformer des données scientifiques en décisions politiques efficaces et en stratégies de résilience adaptées aux réalités du continent.
Source : Université du Cap (UCT), Département d’océanographie, étude publiée dans Communications Earth & Environment, mars 2026.
![]()

